Consommateurs en crise… de conscience ?
Contribuer à un monde meilleur en consommant mieux,
est-ce possible ?
Le seul fait de poser la question dans le contexte de crise actuel, où
chacun essaie de faire au mieux pour son budget, peut paraître déplacé.
Au contraire, ce peut être le moment de nous interroger sur le rôle de la consommation dans nos vies.
Souhaiter concilier ses aspirations citoyennes et ses pratiques de consommateur, n’est pas si saugrenu. Pourtant, que ce soit en matière d’écologie, d’emploi, de droits sociaux ou autres, rien n’est simple.
Alors, quel(s) rôle(s) le consommateur peut-il jouer
dans le monde social, économique et environnemental actuel ? A-t-il les
moyens de soutenir une autre forme de consommation dite « responsable
» ?
C’est sur ces questions que nous avons voulu nous pencher ce mois-ci.
De la société qui consomme à la société qui consume…
Revenons à nos besoins !
A la troisième place des préoccupations des belges danse
la dernière étude du CRIOC, on trouve la baisse du pouvoir d’achat,
citée dans 42% des cas (derrière le chomage 48% et l’éclatement
de la Belgique 45%.). Cette notion de pouvoir d’achat est très
à la mode, employée par tous et dans tous les sens.
Philippe Defeyt propose une autre notion. Prenons l’exemple d’une
salade. Aujourd’hui, on peut l’acheter simplement coupée
ou bien préparée (lavée, découpée et parfois
même accompagnée d’un petit sachet de sauce). Cette dernière
est 3 à 4 fois plus chère que la première. L’évolution
de nos choix de produits n’entre plus dans le calcul du pouvoir d’achat,
c’est qu’on appelle le « vouloir d’achat ».
Le consommateur « veut » tout à la fois
: le prix le plus bas, la qualité, la facilité, l’accessibilité
et la nouveauté. C’est la promesse implicite de la société
de consommation actuelle. Et le marketing et la publicité se chargent
de nous faire croire qu’on peut tout réconcilier (prix, environnement
et social). Or, la recherche du prix toujours plus bas s’est faite au
détriment de l’environnement et des conditions des travailleurs
au Nord comme au Sud. C’est le « coût caché »
de notre consommation.
Le consommateur agit au mieux de ses intérêts. Ce faisant, les
exigences qu’il pose, les arbitrages qu’il effectue laissent de
moins en moins de place à la citoyenneté.
Que signifie être « consommateur citoyen » ?
« Consommateur-citoyen », le mot est dit ! Cela
sonne comme un oxymore, tant il résulte de l’association de deux
termes qui semblent contradictoires. En effet, comment peut-on à la fois
être un « bon » consommateur en consommant toujours plus,
et un « bon » citoyen en faisant des choix respectueux de l’environnement,
des aspects sociaux et éthiques des produits ?
Le « consommateur citoyen » (ou consommateur responsable) tente
d’appliquer dans sa vie privée, à travers ses choix de consommation,
le fameux précepte "penser globalement, agir localement".
Il déplace ainsi la frontière entre ce qui relève de la
vie privée et de l’action politique : il considère souvent
un acte privé, la consommation, comme un acte citoyen.
Quels sont les pouvoirs du « consommateur citoyen » ?
Dans la littérature, on attribue souvent des « pouvoirs d’action » aux consommateurs de la manière suivante :
« Actions sur le marché
» |
« Actions dans l’espace
social élargi » |
|
| Action individualisée | Achats responsables | Adoption de modes de vie responsables |
| Action collective | Groupement des achats | Systèmes d’échanges alternatifs |
D’après Dubuisson-Quellier S., 2008.
Le tableau reprend les différentes formes d’actions (individuelles
et collectives) ainsi que l’espace dans lequel ont lieu ces actions («
sur le marché » ou « hors marché »).
Les consommateurs peuvent mobiliser le marché
comme arène politique.
C’est ce qu’on appelle le « consumérisme politique
». Il consiste à « faire de la politique à travers
le marché ». Les consommateurs font alors le choix de produits
pour des raisons politiques et éthiques.
Ses manifestations les plus évidentes sont le « boycott »
et le « buycott », c’est-à-dire l’expression
d’une préférence pour certains produits.
La notion de « collectif » est ici cruciale. Le consumérisme
politique suppose que les consommateurs se rassemblent autour d’un choix
collectif. Un consommateur consomme.
Un groupe de consommateurs échange, interroge, expérimente…
Le consommateur peut faire appel à des dispositifs «
de consommation engagée ».
Ces dispositifs, sans pourtant échapper totalement au marché,
veulent lui proposer une alternative. Ces actions collectives telles que les
Groupements d’Achats Solidaires (GAS) associent contractuellement producteurs
et consommateurs pour l’approvisionnement en fruits et légumes
par exemple. La dimension fortement collective et de long terme du système
veut précisément créer la rupture avec les modes de fonctionnement
marchands, caractérisés par l’individualisation des choix
et l’instantanéité des transactions. Cette forme d’engagement
diffère des « boycott » et « buycott » puisqu’elle
nécessite des formes d’implications plus larges des consommateurs
dans la négociation avec les producteurs et ne fait pas de la transaction,
le seul cadre de l’action politique.
Le consommateur peut tenter de se situer « en marge du marché
».
Bien souvent, et même chez les jeunes, le consommateur ne se sent pas
libre de ce que le marché lui offre. Il se sent pris au piège.
Les tentatives de positionnement « hors marché » peuvent
prendre diverses formes : systèmes d’échanges locaux (SEL),
dons de biens, achats d’occasion de particulier à particulier…
Ce sont des expressions collectives ou individuelles, conscientes ou tacites,
passives ou actives, de résistance à ce qui est perçu comme
une forme de domination exercée par les entreprises ou le marché.
L’autoproduction est également une voie d’issue, même
si elle est encore peu exploitée à ce jour.
La consommation citoyenne ou responsable peut être aussi vue comme une consommation alternative où les innovations plébiscitées sont souvent des technologies performantes et connues de longue date et qu’il est possible d’adapter au goût du jour (agriculture biologique, permaculture, construction en matériaux naturels type paille ou terre…)
Le consommateur ne peut pas être seul à agir, mais il a un rôle à jouer !
Malgré tout, les groupes dont nous venons de parler
ne touchent qu’une minorité de consommateurs, dont le profil sociologique
est assez spécifique (le consommateur responsable se situe dans des sociétés
d’abondance. Il est souvent doté par exemple d’un diplôme
d’études supérieures).
Or, l’objectif de la consommation citoyenne ne pourra être atteint
que grâce à l’action simultanée de tous. N’oublions
pas la responsabilité de certains acteurs :
Les pouvoirs publics
Des législations sont capables d’exclure des produits jugés
néfastes d’un marché. Des instruments économiques
sont à même de toucher tous les consommateurs et pas seulement
une frange sensibilisée. Des réglementations peuvent modifier
favorablement les conditions de travail de l’ensemble d’un secteur.
Tous ces outils existent et constituent un levier fondamental qui doit être
employé en complémentarité d’autres instruments politiques.
Au-delà de la démarche individuelle d’achat, il est donc
essentiel de mobiliser nos collectivités locales. Celles-ci peuvent d’ailleurs
contribuer par leurs propres achats (équivalents à 16% du PIB
européen) à une évolution des filières (voir à
ce sujet la campagne « Achats Verts » www.achatsverts.be).
Dès lors, la consommation responsable peut être vue comme un message
envoyé à nos dirigeants pour hâter ce type de changements.
Les entreprises
Elles constituent évidemment des partenaires incontournables. Il est
de la responsabilité des entreprises de fournir les informations sur
les conditions de production de leurs biens. Dans ce sens, il existe des espaces
qui permettent des concertations avec syndicats, associations environnementales,
de défense des consommateurs, ONG, etc. C’est par exemple le cas
de la campagne « Vêtements propres ».
A ce jour, la consommation responsable n’est pas réglementée mais laissée à l’initiative volontaire d’acteurs qui souhaitent s’en emparer. C’est dire aussi que sa puissance dépendra en définitive de ces initiatives cumulées.
Tous consommateurs mais d’abord citoyens !
Quand on regarde le développement au Sud ou l’évolution
de la notion de citoyenneté dans les textes légaux, on s’aperçoit
que « naître pleinement citoyen aujourd’hui c’est avoir
la chance d’être consommateur » (dans « Le bon consommateur
et le mauvais citoyen », Robert Rochefort, Odile Jacob). Le consommateur
est devenu un statut central dans la société.
Or, il est une évidence : il ne suffit pas de « mieux consommer
» pour être « citoyen ».
Les consommateurs seuls ne changeront pas le monde ! Ce serait nier le rôle
des entreprises, des pouvoirs publics, des associations... Ce serait également
oublier les impacts de la publicité et du marketing en général.
Nous devons passer d’une consommation inconsciente et insouciante à
de nouveaux modes de consommation consciente. Pour cela, on ne pourra pas faire
l’économie du changement. Changement de modèle, d’attitudes,
de pratiques et de comportements…
Quand consommer différemment et changer son mode de vie devient un réflexe
et surtout un plaisir, quand la production devient écologiquement et
économiquement efficiente, et quand les pouvoirs publics s’engagent
avec volontarisme… Alors, mieux consommer peut faire toutes ces différences
!
Nous pouvons, à notre échelle de consommateur, contribuer au bien
être collectif pour se rendre la vie plus facile, plus agréable
et s’ouvrir des voies de liberté !
Pour passer en savoir plus /pour passer à l’action
- « Pourquoi dépenser plus quand on peut consommer mieux ? » : http://www.ecoconso.be/spip.php?article509
- Etude du CRIOC « Les consommateurs et la crise » :
http://www.oivo-crioc.org/files/fr/4106fr.pdf - Campagne « Achats Verts » : www.achatsverts.be
- Campagne « Ca passe par ma commune » : www.capasseparmacommune.be
- Campagne « Vêtements propres » : www.vetementspropres.be
et www.meilleurmarche.be
Participez à l’un des groupes locaux d’éco-consommateurs
du Réseau Eco-consommation (actuellement à Bruxelles et à
Liège).
Pour de nouveaux, faites-vous connaître au 081 730 730 !
Article rédigé par Lise Frendo
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