La gratuité, une « utopie concrète » ?

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Dossiers n°99

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Guillemette Lauters

Un vent de solidarité souffle partout dans le monde à la suite de la crise économique, des restrictions budgétaires et de leurs conséquences sociales (à titre d'exemple, en 2012, 24,8% des européens vivaient au niveau du seuil de pauvreté 1. Ce phénomène est indubitablement accéléré et amplifié par Internet et les réseaux sociaux. Il montre que de nouveaux modèles économiques, autrefois marginaux, prennent de plus en plus d'importance.

Ce sont des alternatives à la consommation traditionnelle favorisant le partage et la réutilisation des ressources, ainsi que le lien social et la solidarité : le troc, les magasins de seconde main, les jardins partagés, les banques du temps, les monnaies locales et sociales, etc. Grâce au Web 2, tout ou presque est partageable : appareils ménagers, outils, voitures, vélos, terrain à cultiver, etc. Nous nous en faisions l'écho dans notre dossier sur la consommation collaborative et notre fiche « 1, 2, 3, je m'engage dans des projets citoyens».

En marge de ces formes collaboratives d'échanges impliquant des négociations entre les usagers, se développe également une tendance qui va encore plus loin : l'économie du don (gift economy, en anglais) et de la gratuité. La culture de donner sans rien attendre en retour poursuit également sa forte croissance et regroupe des centaines de projets et de succès qui font boule de neige grâce à Internet. De quoi mettre un peu de baume au cœur en ces périodes pas si moroses que le laissent entendre les médias.

Le gratuit contre la surconsommation, « Apporte ce que tu veux, prends ce que tu veux »

Parmi les acteurs historiques de l'économie du don, citons le réseau mondial Freecycle : des groupes locaux permettent de donner des objets encore utilisables (vêtements, cds, livres, jouets, etc.), par l'intermédiaire d'internet. L'échange doit être gratuit dans une optique de réduction des déchets, mais aussi de restauration des relations de partage. Les plateformes Internet sont gérées par des bénévoles. Les sites www.recupe.net ou www.donnons.org se situent dans la même philosophie. À côté de ces pionniers, de nombreux sites de dons, souvent avec tout de même un intérêt commercial, existent désormais.

Les réseaux sociaux ne sont pas en reste. Début 2013, une page Facebook « Bxl à récup » s'est créée dans la même optique et a vite rencontré son petit succès. D'autres groupes locaux « à récup » se sont lancés à la suite. Notons que sur les réseaux sociaux, ce type de groupe d'échange, souvent thématique (matériel de puériculture, etc.) et relativement privé/officieux, se met en place naturellement, il en existe de très nombreux. Voir aussi www.facebook.com/EspaceDeGratuite

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Ces idées se sont étendues au delà d'Internet. On a ainsi vu fleurir ces dernières années :

Les gratiferia (marché gratuit, zone de gratuité, foire aux dons, free troc party). Partie d'Amérique Latine en 2010, la mode des gratiferia a atteint l'Espagne puis le reste de l'Europe. Ce sont des lieux où, à une date donnée, se retrouvent des personnes désireuses de donner leurs objets superflus. Une brocante où il n'y a pas d'échanges d'argent ni de réciprocité. Autrefois cantonnées dans des squats, les gratiferia sont apparues sur le pavé de nombreuses villes d'Europe, dans les locaux des écoles, des associations, des cinémas indépendants, etc. Pour rester informé des dates et lieux des gratiferia en Belgique : www.facebook.com/GratiferiaBelgique.

Une dizaine de magasins « gratuits » en Belgique se sont ouverts sur ce principe. Ces magasins sont peu pérennes dans la mesure où ils investissent des locaux mis à disposition gratuitement (local d'une asbl, particulier, etc.) et restent soumis au bon vouloir du propriétaire et des bonnes volontés en place. Néanmoins, leur succès est réel.

Les « give box » et « givekot ». Il s'agit de kiosques placés dans un lieu stratégique d'un quartier où tout le monde peut apporter les objets qu'il souhaite céder. Quelques bénévoles s'occupent de le ranger quotidiennement. Ce concept a été créé en Allemagne. Le même principe existe pour les livres que l'on souhaite « libérer », idée issue du bookcrossing et qui nous vient des États-Unis, il suffit de les déposer dans une « boîte à livres », telle celle d'Uccle.

Même les objets hors d'usage retrouvent une seconde vie avec les « Repair café » où l'on apprend à réparer ensemble – et gratuitement – les objets et appareils cassés.

Et bien trop d'autres exemples pour les citer tous !

Le gratuit contre le gaspillage alimentaire

Contre le gaspillage alimentaire, les gratuivores ou freegans, glaneurs modernes, récupèrent la nourriture dans les poubelles des supermarchés pour la redistribuer. Autrefois marginale et assez mal vue, leur action souvent médiatisée a mis en lumière les dysfonctionnements menant à un gâchis considérable de nourriture au niveau de la distribution. En Belgique, des communes obligent désormais les supermarchés à redistribuer les invendus aux banques alimentaires.

Ajoutant à cela une dimension musicale et festive, les « Discosoupes (épluches si affinités)» ont pris le relais en 2012, s'inspirant du mouvement Slow Food allemand. Investissant les lieux publics, elles offrent à manger avec les rebuts alimentaires. Leurs vœux sont éloquents : « En 2013, ce sont des dizaines de tonnes de fruits et légumes disqualifiés mais parfaitement discomestibles qui ont été cuisinés dans la joie et le disco dans plus de 70 villes, de São Paulo (Disco Xepa), NYC (Disco Soup), Madrid (Disco Sopa), en passant par Namyangju (Yori Gamu) ou Rotterdam (Disco Soep) ! ». En Belgique il y a déjà eu 5 discosoupes.

Mix entre les discosoupes et les gratiferia, les « Dégustations de bon sens », liées au mouvement des indignés, sont aussi un succès. Sur la page Facebook du groupe de Liège, leurs objectifs sont clairs : « Nous récoltons, en fin de marché, les invendus que les marchands sont prêt à nous offrir. Nous préparons une soupe en hiver, une salade en été pour l'offrir gratuitement aux passants. Nous proposons de nous asseoir ensemble pour réfléchir sur le sens du Partage, de la Gratuité et de l'Humain dans notre société. Nous proposons que chacun apporte ce qu'il peut offrir : sa présence, du café, des vêtements, des couvertures en hiver, des jouets pour les enfants, un atelier de grimage, sa musique, des infos à partager, etc. ». Il existe des groupes à Louvain-la-Neuve, Namur, Bruxelles, Mons et Charleroi.

Signe encore de cette solidarité, les restaurateurs s'y mettent. Grâce aux réseaux sociaux, on a vu en moins d'un an l'initiative des « cafés en attente » ou « cafés suspendus » se répandre en Belgique et dans le monde. Cette ancienne tradition napolitaine est repartie, il y a peu, de Bulgarie. Le concept est simple : on paye deux cafés au lieu d'un, le deuxième est servi gratuitement à qui le demandera, en général aux plus nécessiteux. Il a, depuis, pris de multiple formes : couque et gaufre en attente, baguette en attente, frite suspendue et même sandwich et repas suspendus... Ceux qui le proposent se défendent de vouloir se faire de la publicité par ce biais, et assurent agir par solidarité. D'autres initiatives de ce genre existent comme à Paris où certains restaurants proposent le couscous gratuit un jour par semaine contre payement de minimum une boisson. À Bruxelles, « Chez Léon » offre toujours un menu gratuit aux enfants de moins de 12 ans accompagnés.

Les particuliers sont également responsables de gaspillages alimentaires importants. D'où l'idée de « partager son frigo » pour que les produits périssables trouvent au plus vite preneur. Autre principe, Leftoverswap est une application mobile qui permet d'échanger ses restes alimentaires dans un périmètre réduit.

Des exemples de ce type se multiplient à l'envi. Comme le conclut le groupe Discosoupe « avec la formidable discommunauté qui construit ce mouvement au quotidien, on est encore plus chaud patate et choux bouillons pour faire passer le gaspillage à la casserole en 2014, année européenne de lutte contre le gaspillage alimentaire !»

Le gratuit pour une autosuffisance alimentaire

Autre chantier gigantesque pris de front par l'économie du don : développer l'agriculture urbaine et le retour de la nature en ville. L'objectif est de diminuer la dépendance des villes aux circuits de l'alimentation industrielle (fragiles car liés à l'énergie, aux terres arables et aux ressources naturelles... qui diminuent) et de lancer l'abondance partagée. Initié de manière relativement illégale il y a quelques années par les guerillas gardeners et autres lanceurs de bombes à graines, le mouvement est, là aussi, devenu multiforme. Les Incroyables comestibles parmi les derniers en date, prennent une ampleur tout à fait incroyable, mondiale et rapide selon un mode viral propre aux réseaux sociaux.

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Ces bonnes pratiques inspirent de plus en plus les quartiers et les villes, qui mettent en place des jardins collectifs et des vergers publics autogérés. Là aussi le phénomène est mondial. Ainsi, 40 000 arbres fruitiers accessibles gratuitement seront plantés à Jakarta (dix millions d'habitants). Chacun est aussi encouragé à développer son petit jardin alimentaire : on donne des vers de terre pour le compost, on emprunte gratuitement des outils ou des machines et on se sert librement de semences dans les bibliothèques de semences.

Serait-il possible de « vivre gratuitement » dans notre société ?

On voit désormais se redévelopper ici et là, des services publics gratuits comme les transports en commun (en Belgique, l'expérience d'Hasselt ne fut pas concluante, celle de Mons se poursuit), les vélos gratuits (Bordeaux, Bayonne et Arcachon en France), les cantines scolaires gratuites (Drancy en France), les formations et cours universitaires, les musées, voire la cérémonie des obsèques (Mouans-Sartoux en France).

Summum récent de cette tendance, las d'attendre des soins de santé gratuits, des militants d'Occupy Wall Street aux Etats-Unis ont racheté et effacé 15 millions de dollars de dettes contractées par des américains dans les hôpitaux.

Aujourd'hui, il semble presque possible de « vivre gratuitement », certains s'y essayent d'ailleurs. Évidemment, en réalité, ce n'est possible qu'à une échelle locale, à celle d'un individu ou d'un petit groupe et rien n'est tout à fait gratuit. Quelqu'un paye à un moment ou l'autre, mais le don est désintéressé, sans considération de mérite ou de statut. Lorsque l'on reçoit, cela entraîne un besoin de rendre en retour, de donner aux autres. On reconnaît l'interdépendance des individus. Le bonheur de l'un passe par celui de l'autre. Le don interroge ainsi nos modes de vie et de production, questionne nos peurs et nos croyances, remet les biens communs et les droits humains en perspective. A Todmoren, « ville en Transition » où ont démarré les Incroyables comestibles, ce changement de regard a permis, en 3 ans, que 83 % des achats des habitants privilégient la production locale, redynamisant ainsi l'économie de la ville.

Ces multiples initiatives, loin de s'essouffler, font apparaître une nouvelle vision des échanges entre personnes : coopérative, horizontale, interdépendante, où règnent la confiance et l'abondance partagée. Le modèle économique dominant, basé, lui, sur la rareté, la peur de manquer, le modèle pyramidal et l'individualisme, s'inspire même aujourd'hui de cette vision pour évoluer, signe d'un changement de paradigme économique potentiel. Il est néanmoins probable que ces différents mécanismes de création de richesse soient complémentaires et peuvent, voire doivent, coexister.

Utopique ou non, la gratuité est en marche. Allez, on se fait tous un free hug (câlin gratuit) pour la peine !

Notes :

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